L’épreuve de la tension
par Donatien Grau
A première vue, Jean-Marie Appriou semble être un artiste du foisonnement : dans son œuvre, les mythes se rencontrent, venus de civilisations et d’horizons multiples, associant film, iconographie antique, bande dessinée, comme si la richesse du monde pouvait se traduire en un syncrétisme de formes, d’images, de rêves. Les formes ne cessent de changer, de proliférer : un matériau devient mille ligaments, des fils qui sont autant de directions prises par les formes devenues figures. Si une sculpture représente une figure seule, que ce soit un animal ou un élément anthropomorphe, on peut discerner dans sa réalisation mille traits résultant de décisions de l’artiste – le sculpteur lui-même ou cet autre grand artiste, son frère, le hasard. Une figure, c’est mille décisions, et les bas-reliefs, monuments qu’il érige, présentent des scènes à plusieurs, et chacune est représentée avec la même attention, résultant parfois de quelques gestes seulement et néanmoins si précise. On voit ces figures se dégager de la matière et avancer vers l’extérieur, surgir vers la présence. L’espace interstitiel qui les sépare en réalité les unit. La position du multiple est un mouvement vers l’unité.
C’est comme si était advenue une vague de songes, ayant pris corps, et désormais trouvant place dans la matière. Comme si les rêves de l’artiste, qui sont aussi ses lectures, ses contemplations artistiques, ne devaient pas rester dans l’éther, mais s’incarner dans cette chair de vie plus longue qu’est la sculpture. La chair peut se distendre, se travailler, s’élargir ici, s’amincir là : cette chair durable que sont le bronze, l’aluminium, le métal est le double de celle qui recouvre les os. Au cœur de l’œuvre de l’artiste, la conscience que les architectures de statues existent en parallèle de celles des corps, que chaque sculpture hybride est une hypothèse pour envisager la même créature de chair. Comme si la vie n’était pas finie, ni dans ses manifestations ni dans sa durée, comme si on pouvait toujours la rouvrir, et comme si, ainsi que les failles spatio-temporelles menaçant dans un film de science-fiction de se clore, mais laissées entrouvertes au dernier moment, il était possible de lui préserver une béance qui a pour nom espoir ou liberté.
Jean-Marie Appriou croit en la mission de la sculpture de donner naissance au réel, de lui donner forme, de lui permettre de se réaliser : il est à la fois le sculpteur qui n’hésite pas à donner à l’œuvre la forme de la réalité, et l’artiste romantique qui voit ce que nul autre ne voit. Avec passion, il y croit encore : oui, l’art peut donner forme au visible : oui, l’artiste a cette capacité à et cette mission d’exprimer l’inexprimable ; oui, le sculpteur peut être un démiurge encore, donnant forme à la glaise, créant une figure humaine là où il n’y avait que de l’argile. Ce miracle de la sculpture, donner forme à l’informe, il le vit tous les jours. Ce n’est pas un sujet d’étonnement, voire de doute : c’est une réalité, un fait de sa vie. Quand il va à l’atelier, il accomplit le geste, avant lui, de générations d’artistes qui donnèrent naissance à la forme humaine.
Il contredit le modèle duchampien, ou plutôt, le contourne : il examine ce qui fut auparavant et ce qui suivit. Conscient que tout peut devenir œuvre, il préfère s’assurer que tout soit œuvre, par force de travail. Dans son regard, il ne suit pas la condamnation du musée que portait Duchamp, désireux d’aller ailleurs parce que le musée, c’était un récit clos, alors que mille autres auraient été possibles, choix distincts, options alternatives. Il cherche à renouer avec les alliances qui précédaient les catégories, à recréer une fluidité là où tout est devenu si figé, à faire surgir ce qui était latent, mais là, invisible. Il n’y a jamais eu de fin de l’art, la question ne se pose même pas, il faut sortir du temps bref des cinquante ou des cents dernières années, avec leurs récits construits, et renouer avec le temps long, celui face auquel on se sent humble, reconnaissant que le miracle a déjà eu lieu, mais où l’on peut aussi vivre avec fierté : celle de qui sait faire, qui sait, de ses mains, donner forme. Ce geste démiurgique a une portée mythique, c’est celui de Prométhée, façonnant le premier homme avec l’argile. C’est le geste de savoir absolu, celui qui, dans une autre tradition, donne le Golem. Jean-Marie Appriou, comme tant d’autres avant lui, est un épigone de Prométhée : il est conscient d’hériter des traditions de donner forme à la matière. Si l’on peut donner forme humaine à la matière, ou lui donner la référence de ce qui est dans le monde, voire ouvrir à ce qui n’est pas encore, c’est un geste d’une puissance dont on ne mesure plus la charge : celui qu’accomplirent pendant des siècles artistes et artisans, car les deux catégories n’étaient pas exclusives, au contraire. L’artiste assumait de fabriquer du réel, l’artisan pouvait être habité par le génie : dans les traditions antiques, qui inspirent tant Jean-Marie Appriou, l’artiste crée un archétype, un prototype, et toutes ces œuvres dérivent de cette invention dont il est à peine responsable, inspiré qu’il est par les divinités ; ailleurs que dans l’Occident globalisant des deux cents dernières années, on reconnaît que l’artiste n’est pas un moi isolé qui dit le monde du haut de sa montagne. Cette image est désormais bien tardive. Assumant une mission démiurgique, il le fait avec la modestie et la fierté du travailleur, qui n’est là qu’en créant, en agissant.
De la sorte, il remet en cause les catégories dépassées : Beaux-Arts, arts décoratifs, art contemporain, elles tombent toutes face au simple geste de malaxer la matière, de la cuire, de lui intégrer d’autres éléments. Face au primat de la matière et de son travail, il n’est rien d’autre que le geste, la continuation de l’action du sculpteur, suivant la tradition de millénaires de sculpture. La rupture entre les arts décoratifs et les Beaux-Arts définit une grande partie de la modernité : les deux étaient séparés, et l’art voulu s’emparer des méthodes décoratives pour les modifier, du haut de sa suprématie. C’était une guerre de pouvoir entre les deux, et l’art dominait par le prestige.
Jean-Marie Appriou fait un pas de côté face à ce débat moderne, occidental, et propose une alternative : l’union troublante en une œuvre de la puissance du décoratif et de l’artistique. La reconnaissance qui préside à une logique décorative - le décoratif, c’est ce que l’on reconnaît et veut faire participer à sa vie – trouve sa place dans son œuvre ; l’artistique, moderne, soit une capacité à changer le cours des choses. Ces œuvres n’affirment rien, n’exposent rien, elles invitent à saisir une interrogation, à vivre un trouble, qui n’est pas le contraire de l’évidence. Les hiérarchies, les séparations qui ont été imposées par la modernité, au siècle, entre les formes d’art, voire de non-art, n’ont pas de sens pour lui : il les déjoue, au profit de la liberté de l’imagination, du rêve, et de la fabrication. La lutte entre les matériaux de sculpture et d’objets décoratifs, il ne la connaît pas : mieux, il la réfute, refusant de l’intégrer dans son champ de vision au profit d’un rapport autre à l’art, à la fois candide et savant, retournant toute les catégories. Le savant ne contredit pas l’innocence : celle-ci s’atteint à force de réflexion et d’engagement, et non du premier coup. L’ambition d’habitation des vies portée par le décoratif ne contrevient pas à celle de transformation qu’incarne l’art. Si, comme disait Baudelaire dans une phrase célèbre, « le beau est toujours bizarre », le bizarre peut porter en lui une partie de beauté : les oppositions évidentes entre ces catégories n’ont plus de sens pour une action à laquelle doit présider la surprise, l’incompréhension, l’ouverture à de nouvelles catégories d’existence.
L’évidence la plus forte est celle qui porte en elle l’ouverture du trouble : telle est la leçon de l’artiste. Chacune de ces œuvres comporte un élément de reconnaissance : ce masque est-il celui d’un sarcophage égyptien, d’une statue grecque, ou d’un visage Mexica ; cette frise rappelle-t-elle une sculpture mésopotamienne ou une bande dessinée compulsée dans la jeunesse de l’artiste ; ces signes zodiacaux rappellent-ils une imagerie commune, visible dans toutes les images numériques et imprimées, ou sont-ils extraits d’une source rare, impossible à retrouver ; cette œuvre ouvre un espace où ces questions perdent leur sens, où tout coexiste et où l’obsession de l’identification, de la dénomination, de la fixation de l’identité devient obsolète.
Si l’on examine son œuvre, on verra une prolifération de sources : l’Egypte ancienne joue un rôle important dans sa pensée – il avait envisagé, très tôt, être égyptologue. Il regarde aussi bien les arts et traditions dits populaires que les œuvres les plus solennelles de l’histoire de l’art, se tournant vers le passé récent autant que vers celui, plus profond, des millénaires. Il regarde aussi vers le futur, vers ces propositions pour ce qui adviendra aux êtres humains, aux animaux, aux choses et aux phénomènes, désormais mêlés dans leur existence, et formule les siennes, avec les autres.
Dans son processus, l’artiste cherche les sources, réfléchit aux récits, s’en nourrit et les ingère dans sa gigantesque volonté de connaissance du monde : il veut savoir ce qui est, ce qui a été, couper au travers des généalogies pour accéder à l’énergie brûlante du sacré, de l’humain, de son dépassement, à la force de vie. Cette force de vie s’incarne dans toutes ses références : rien de ce qui est humain ne lui est étranger. Acteur d’une magie humaine, il accomplit un acte par essence humain : celui du sculpteur, qui crée une forme à son image avec une matière qui n’est pas lui-même. Ce rapport d’altérité et cet acte de prolongement de soi sont au fondement de son œuvre : si la figure humaine est centrale dans son œuvre, elle n’exclut pas le reste des formes, et, au contraire, de cet ancrage, Jean-Marie Appriou peut évoluer vers les animaux symboliques, vers les chimères.
Son rapport aux savoirs est un constant chemin d’apprentissage ! de la même manière, son rapport à la sculpture est celui d’une expérimentation incessante. Il cherche à découvrir de nouvelles techniques, à associer des méthodes que l’on ne penserait pas liées, à montrer que les façons de créer ne sont pas séparées mais peuvent être combinées, offrant de nouvelles perspectives avec leurs histoires. Le nouveau, ce n’est pas seulement la radicalité du grand Ailleurs moderne, c’est aussi cet ajout qu’un sujet peut apporter à son expérience, ses sensations, qui viennent s’inscrire dans le livre des vies. C’est aussi ce que l’on apprend, que l’on porte ensuite en soi et avec soi. Jean-Marie Appriou s’offre au monde, il est prêt à en embrasser les récits, à en apprendre les techniques, à savoir comment l’on rêvait la mort, ou la non-mort, la transformation, comment la vie trouvait dans la sculpture son modèle rêvé, il le fait pour le désir de connaître, lui-même.
Il est pris d’un désir de connaissance infrangible, prenant tout, les livres, les techniques, traitées suivant une méthode similaire d’apprentissage, de découverte, d’intégration dans sa vision du monde. La multiplicité des pratiques de la sculpture équivaut à la multiplicité des savoirs livresques : la connaissance de la matière sculpturale et celle des savoirs peut être traitée de la même façon, celle d’un voyage de découverte de la vie. Le regard de Jean-Marie Appriou contemple, s’étonne, s’enthousiasme ; son oreille écoute ce qui est énoncé, et l’œil, le regard, la main, inventent ensemble les transformations des réalités. Il restitue et métamorphose en un mouvement la matière, les faits : car les faits sont de la matière et la matière est un fait. Ce principe d’équivalence, en même temps que d’extrême ouverture, gouverne sa vie : épris de toute découverte, il assume sa singularité et l’insère dans un univers des formes et des savoirs qui constitue comme une constellation.
Il pense son œuvre comme un processus, une métamorphose, celle de la matière, poudre, liquide, solide, chauffée, refroidie, transformée, réinventée, mise en mouvement et instable. L’alchimie est un modèle, ce travail patient qui permet d’arriver à un autre état d’existence, plus élevé, celui de la magie ou de l’art : les systèmes de croyance et les structures de la révélation accompagnent Jean-Marie Appriou, il leur laisse libre place, et son œuvre s’élabore comme un espace commun des croyances scientifiques, mythiques, religieuses, mystiques, artistiques. Il les assemble, dans un gigantesque champ de sculptures, refusant, par le geste de les insérer à part égale dans son œuvre, les hiérarchies et les séparations d’ordre et de civilisation : rien de tout cela dans son regard et son œuvre. Si la liberté préside à ces actes, il ne faut pas sous-évaluer le tour de force que constitue, sur un plan existentiel aussi bien que formel, les deux peuvent bien être la même chose, une telle association. Ce geste est radical, il naît de la confrontation à des tensions sans fin. Comme le scribe égyptien du Louvre, qui regarde vers le lointain, vers un temps hors du temps qui est celui de l’éternité et du musée, et qui pourtant figure une personne défunte : le miracle coexiste avec la contradiction du vivant.
Goethe le disait à la fin du Faust : « Celui qui, aspirant, s’efforce, celui-là, nous pouvons le sauver ». L’œuvre de Jean-Marie Appriou, si elle comporte sa part de joie, repose sur une aspiration et un effort sans relâche. Si chaque œuvre semble manifeste une résolution, et en est une de fait, elle résulte d’une tension constante, d’une inquiétude : l’esprit de l’artiste est toujours en tension vers un inconnu, en quête, attendant le signal qui vient et change sa pensée, vers la nouvelle forme qui surgit. C’est un fabricant, pris dans les matériaux, les tordant, poussant au fond de leur être, et c’est un romantique, qui ne s’accomplit jamais autant que dans l’illumination, à ce moment où tout s’affirme et s’achève. Entre les deux, comme entre le savoir et la liberté, entre la matière et l’esprit, entre les récits et l’image, une tension permanente : lui-même engagé dans cette dialectique difficile et miraculeuse, il ne cesse de mener un combat pour la délivrance, l’espace où l’œuvre apparaît, et où il est en paix. Ses sculptures peuvent sembler virtuoses, production de réalité en renouvellement et mutations perpétuelles : elles sont en réalité comme les signes d’une aventure intérieure et extérieure, dans les formes et avec soi-même. Le chemin initiatique se nourrit de rencontres : il faut les percevoir, les accepter, les faire entrer dans sa vie, les transformer, et se transformer avec elles. C’est la leçon de vie de Jean-Marie Appriou, sculpteur et être humain. S’ouvrir comme seule la maîtrise permet de le faire, connaître ce qui est, rêver ce qui sera peut-être, et être libre. Non pas contre la tension, mais avec elle, pour elle-même, et ainsi, pour soi, et pour le monde : une autre tension.