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Eric DUYCKAERTS "Masse sur Comptable" 1999 Numerical print on synthetic cotton, metal structure, video / Impression numérique sur coton synthétique, armature en métal, vidéo 24 x 110 x 110 inches / 60 x 280 x 280 cm 1/3
Qu'on se rassure d'emblée : il ne s'agira pas ici d'inciter le lecteur à cogner à la masse aucun représentant de l'honorable profession de comptable.
Mais ne nous pressons pas.
Il y a quelques années, j'ai réalisé une installation « interactive » intitulée " Genèse, 1, Versets 26 et 27". Ces deux versets sont les suivants :
26 ó « Ölohim dit : Faisons l'homme à notre image, à notre ressemblance ! [ ... ] »
27 ó « Ölohim créa donc l'homme à son image, à l'image d'Ölohim, il les créa. Il les créa mâle et femelle. »(1)
Dans V 26, on doit s'interroger sur le pluriel (faisons), qui n'est pas un pluriel de majesté mais un vrai pluriel. Dans V 27, il y a aussi une torsion du singulier au pluriel, qui annonce sans doute les deux sexes, mais ne devrait pas manquer de nous intéresser.
Pourtant, je passe mon chemin pour aller à l'image. Ce mot d'image apparaît trois fois. Dans la vidéo de mon installation, j'examinais la question de savoir si Dieu nous avait faits à son image numérique ou analogique. Souvent, cette question fait rire. Moi, elle me fait rire. Elle semble anachronique au-delà de toute mesure. L'est-elle ? Misère de Dieu(2) !
Quand, sous le signe des nouvelles technologies, on aborde des questions d'image, j'ai souvent un sentiment d'anachronisme, voire, si je puis me permettre, de catachronisme (c'est l'inverse), au foyer de l'imageologie. Ça ne me fait pas toujours rire. Heureusement, il est parfois quelques docteurs qui sachent (se) tenir « devant l'image »(3) pour m'empêcher de passer du rire aux larmes.
Si je veux aborder une question d'image depuis le lieu qui est le mien (je fais des images), je la veux concentrée, spécifique, difficile, précise. Cette question doit m'intéresser et m'amuser dans un autre registre que celui du new look. C'est une question de ce type que je vais aborder au titre des entités de masse opposées aux entités comptables.
Les entités de masse sont celles sur lesquelles on peut opérer des prélèvements sans que ceux-ci soient d'une nature différente de ce sur quoi on les a opérés. Si je prélève du sable sur un tas de sable, c'est encore du sable que j'aurai en main. Idem pour la limaille, la purée, l'eau, l'air, etc. En français, on reconnaît facilement les entités de masse à ce qu'elles acceptent l'article partitif. Dracula boit du sang.
Les entités comptables peuvent être comptées. Un vélo, deux vélos, trois vélos... Mais si j'opère un prélèvement sur une entité comptable, ce que j'aurai en main sera d'une nature différente. Si je fais un prélèvement sur un vélo, je n'aurai pas un vélo mais une pédale, une selle, un guidon... Les entités comptables n'acceptentpas le partitif. Je ne vais pas aller acheter du fauteuil.(4)
Maintenant que nous sommes d'accord, voici la question d'image qui focalise mon intérêt : comment représenter une entité de masse sans la faire déchoir en entité comptable ? Un professeur de peinture donne à ses élèves l'exercice : une peinture qui représente le vin. Il risque de voir pas mal de bouteilles de vin, de verres de vin, de taches de vin ó des entités comptables. Mais il a quelques chances aussi de se retrouver devant des monochromes. Le monochrome est une assez bonne réponse à la question d'image que je pose.
Toutefois, une peinture monochrome rouge bordeaux ne représentera jamais l'entité de masse "vin de Bordeaux". Plus généralement, une peinture monochrome ne relève pas de l'image, sauf en reproduction. Plus généralement encore, une peinture monochrome est à la fois usage et mention de la peinture. Mais l'histoire du monochrome est trop belle et trop variée pour que je me permette de lâcher encore de pauvres sentences comme celles-là, sous la contrainte de l'espace qui m'est imparti.
Une réponse possible à ma question d'image est vraisemblablement dans la photographie monochrome. C'est ce que j'essaye dans le cadre de cette exposition.
ó†Et ça vous amuse ?
ó Oui, parce qu'en plus, à ces monochromes, j'assigne à chaque fois un référent comptable. De l'arbitraire. Mon imagination.
Éric
DUYCKAERTS
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(1)À la suite de Pierre LEGENDRE, Dieu au miroir, Étude sur l'institution des images, Fayard, 1994, p 22, je prends la traduction française due aux travaux de Dhorme (sur les sources hébraïques et grecques).
(2)Joseph MOUTON, Misère de Dieu , Aubier, 1996.
(3) Ces mots forment le titre d'un livre de Georges DIDI-HUBERMAN, Minuit, 1990.
(4)L'opposition massif / comptable est beaucoup plus riche que ce que j'en dis ici. Cfr. Claude VANDELOISE, Aristote et le lexique de l'espace, CSLI, Stanford, 1999, section 8, (sous presse); Éric DUYCKAERTS, Hegel ou la vie en rose, L'arpenteur, 1992, pp. 48-49.
Courtesy: Galerie Perrotin, Hong Kong & Paris
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